Reconversion d’une plate-forme offshore

Pierre Fuentes | Mai 2003

La version intégrale de ce mémoire et les planches du projet sont disponibles aux archives de l'École Nationale Supérieure d’Architecture de Lille. Ce projet posait de multiples questions liées au devenir des plates-formes pétrolières et à leur impact sur l'environnement. Il se focalisait sur une plate-forme spécifique et proposait un programme approprié à sa reconversion. Formé de quatre chapitres principaux incluant de nombreuses illustrations, ce mémoire constituait une étude à la fois théorique et pratique élaborant une réponse crédible en termes de besoins et de budget. Le texte qui suit est une version abrégée.

 

09 elev sud

 

Station orbitale marine

L’ellipse temporelle pratiquée par Kubrick dans 2001, l’odyssée de l’espace met en scène successivement l’aube de l’humanité, puis l’âge de l’intelligence artificielle : le super ordinateur névrotique Hal guide quelques hommes du nouveau millénaire vers Jupiter, après la découverte sur la lune d’un parallélépipède monolithique vieux de 4 millions d’années, annoncé par la sinistre musique du compositeur d’avant-garde György Ligeti. C’est aussi l’intelligence artificielle qui orchestre le ballet d’une station orbitale et d’un vaisseau spatial en approche, au rythme du Danube bleu de Strauss.

Si l’âge de la technologie et de l’intelligence artificielle est bien arrivé, les milieux extrêmes que nous cherchons à coloniser aujourd’hui se trouvent toutefois ailleurs que dans le cosmos. Dans les anticipations des années 1960, c’était l’espace qui, croyait-on, nous ferait défaut. La réalité est tout autre puisqu’aujourd’hui l’énergie fait l’objet de toutes les convoitises ; ou, plus précisément, l’énergie en information - dernier exemple en date : la guerre déclarée à l’Irak par la coalition États-Unis - Grande Bretagne (Virilio, 2001, p4). Malgré les efforts conjugués des organisations internationales, la consommation énergétique des grandes puissances ne s’est pas réduite. Elle en est même loin puisque la distribution d’énergie est en passe de devenir l’un des moyens de pression des plus puissants : en témoignent ces grandes compagnies californiennes qui privent d’électricité 33 millions de personnes au point d’obliger le gouverneur à déclarer l’état d’urgence. L’exploration des ressources hydrocarbures du sixième continent s’inscrit elle aussi dans cette démarche de course à la puissance énergétique. L’être humain s’est d’abord approprié toutes les plaines fertiles et les vallées verdoyantes. Puis il s’est acclimaté aux montagnes ainsi qu’aux steppes froides ou arides. Dans certains pays, il a réussi à dérober de l’espace à la mer, tel le cas des polders. Aujourd’hui il ne lui reste que les franges : c’est ainsi que l’on voit la naissance d’un aéroport flottant à Kansai. Il constitue une véritable annexion par la métropole de l’un de ses territoires voisins réputé des plus indomptables, l’océan. L’installation offshore procède de ce type de conception. Elle se trouve au bord de la terre, et un peu à la manière des satellites, ses ouvrages constituent l’ultime périphérie du monde habité.

 

3D

 

De même que le Spoutnik ou les missions Apollo symbolisaient la guerre froide et la course aux armements, aujourd’hui les plates-formes offshore pourraient bien symboliser la course à l’énergie : « Loin de tout, la mégastructure submergée étend et accentue l’activité fébrile qui a déjà pris possession du reste de la planète » (Béguin, 2001, p124). Bien qu’elle soit reliée au monde habité, l’installation offshore, autrement dit hors de la côte, n’en fait pas partie. Le satellite marin, situé au dehors du monde, doit se maintenir en orbite entre ciel et mer. Son architecture n’a qu’une raison d’être : assurer la survie des hommes face à des éléments déchaînés afin de pouvoir exploiter les ultimes ressources hydrocarbures de la planète. Ainsi la plate-forme Hibernia, située au large de terre neuve est conçue pour résister, en plus des courants marins, des vents, des tempêtes ou de la corrosion, à des impacts d’icebergs datant de plus de 10 000 ans. La plate-forme Troll située en Mer du nord, est le plus lourd objet jamais déplacé par l’homme : elle mesure 472 m de haut, soit prés d’une fois et demi la tour Eiffel, et l’on y compte 390 000 m² de surface totale, soit 21 fois la surface du Congrexpo de Koolhaas à Lille. Le poids de ces géants de la mer peut atteindre jusqu’à 1,2 millions de tonnes. « Vue à travers le prisme de la plate-forme, la terre acquiert un aspect de planète inconnue, ou évoque une planète que la science fiction nous avait habitués à imaginer dans l’immensité du cosmos » (Béguin, ibid., p123).

Précédents architecturaux

 On pourrait aussi les envisager comme des noyaux du territoire ou selon Aldo Rossi des éléments singuliers. En 1966, il considérait la ville comme un objet architecturé. Celui-ci est constitué principalement de l’aire de résidence, une matière première qui se transforme volontiers au fil du temps, mais qui ne peut se développer et évoluer sans un noyau dur : « les différentes aires et l’aire de résidence, au sens que nous lui avons donné dans les pages précédentes, ne peuvent à elles-seules déterminer le dessin et l’évolution de la ville ; au concept d’aire il faut ajouter celui d’un ensemble d’éléments déterminés qui ont fonctionné comme noyaux d’agrégation. Ces éléments urbains prédominants par nature, nous les avons indiqués comme éléments « singuliers » (Rossi, 1966/1981, pp.100-101).

Comment dès lors ne pas considérer la plate-forme offshore comme un élément singulier du territoire ou du paysage ? Ce noyau d’agrégation pourrait servir d’élément primaire à une ville flottante, le premier pas d’une évolution vers Océanopolis ? En effet elle possède déjà la plupart des activités fixes citées par Rossi : de l’hôpital au cinéma, les exploitations pétrolières doivent être capables de subvenir à tous les besoins d’un équipage qui reste en place pendant parfois plus de six mois. Elles possèdent d’autre part ce caractère d’infrastructure, nécessaire à toute installation humaine.

Conception atrophiée

« L’ingénieur est une perle, c’est entendu ; mais dans le collier, il ne voit et ne connaît que les deux perles ses voisines, étroite investigation allant de la cause immédiatement antérieure, à l’effet immédiatement résultant » écrivait le Corbusier (1925/1994, p44). Le domaine de la conception offshore, et plus particulièrement celui de la construction des plates-formes, est confisqué par l’ingénierie. Pour des raisons de fonctionnalité d’abord, mais aussi en raison des impératifs économiques, les grands groupes pétroliers n’ont guère le temps de poser les problèmes de conception en termes d’espace, de rencontres, ou d’impact territorial, qu’il s’agisse de paysage ou d’environnement.

 

cabine triple 3d (2)

 

La dimension humaine du lieu est totalement atrophiée dans le processus d’élaboration or les plates-formes pétrolières constituent des entités très complexes mettant en jeu les différentes activités qui constituent la vie d’une communauté : travail, repos, détente, restauration, logement... Reprenons les trois fonctions principales de l’ensemble urbain définies par Rossi : la résidence, les activités fixes et la circulation. Dans le cas de l’installation pétrolière, l’aire résidentielle, s’est modifiée. Elle a perdu son statut de matière première de la ville, pour devenir une activité fixe de plus, venant s’ajouter aux autres fonctions de l’objet. Quant à la circulation, ce n’est plus cet outil qui permet d’ordonner et de hiérarchiser la matière première de la résidence. Il s’agit d’un réseau intégré aux différents espaces de l’activité humaine. Dans les mains du prospecteur offshore, la fourmilière se réduit donc au fonctionnalisme d’un équipement. Malgré son évident statut de lieu de vie, l’installation offshore parait amputée du caractère humain.

Se faire une place

S’il semble difficile d’intervenir en amont de la conception, un rôle reste toutefois à jouer concernant le devenir de ces constructions. Les différentes législations s’accordent sur l’obligation de démantèlement partiel pour des raisons tant écologiques que financières. Or comme nous le verrons, les études scientifiques tendent à prouver que les plates-formes pétrolières jouent un rôle de refuge pour des populations de poissons et de coraux. Elles constituent d’autre part le patrimoine architectural d’une époque et symbolisent à elles-seules les moyens mis en œuvre par une humanité toujours plus demandeuse d’énergie : faut-il en faire table rase ? Aujourd’hui les immeubles insalubres sont réhabilités, les friches industrielles sont revalorisées, les quartiers en difficulté sont désenclavés et les docklands, annexés par les villes, sont redynamisés... La reconversion des plates-formes pétrolières ne semble donc pas hors de propos, et l’architecte y a sans aucun doute une place à tenir.

À travers le prisme de l’architecture, de nouvelles questions peuvent apparaître concernant les usages et modes de vie. Il faut imaginer et donner un caractère plus humain à ces lieux ; cela passe peut-être par la cohabitation de programmes divers permettant la rencontre d’acteurs humains différents. Sans doute faut-il aussi leur apporter un imaginaire, démultiplier leur sens, révéler leurs mythologies.

Les nouvelles infrastructures pétrolières offshore

Aujourd’hui les prospecteurs se tournent vers les Ultra Grandes Profondeurs, soit de 1 500 à 3 000 m. Il semble que l’humilité n’existe plus pour les technoscientifiques du nouveau millénaire. C’est du moins ce que semblait annoncer le nouvel observateur en 1998 à propos de la firme norvégienne Kvaener. Celle-ci paraissait plus souffrir d’un déficit de notoriété que d’ambition : « quel culot ! Le 12 janvier, alors même que le naufrage du « Titanic » faisait un triomphe sur les écrans, la multinationale norvégienne Kvaener annonçait à Paris la prochaine construction d’un autre navire, géant et insubmersible, une merveille technologique répondant au doux nom de « FPSO » –pour « floating production, storage and offshore loading vessel » (Le Nouvel Observateur, janvier 1998, p76). La firme projette des aéroports flottants (s’agirait-il d’une standardisation de celui de Kansai ?), des centrales électriques offshore ainsi que la reconversion d’une plate-forme pétrolière en centre spatial de lancement de fusées au large de la côte occidentale africaine : le projet se nomme Sea launch et a été estimé par l’hebdomadaire The Economist à 1 milliard EUR (Quénelle, 2001).

Démantèlement ou reconversion ? Les acteurs

1. L’opérateur d’abord : la compagnie qui dirige l’exploitation du gisement.

2. Les États : propriétaires de gisements, ils fixent les lois qui régissent leurs eaux territoriales, et possèdent parfois des parts dans les exploitations. En mer du nord, il s’agit principalement de la Grande-Bretagne et de la Norvège.

3. Viennent ensuite les organismes internationaux qui fixent les lois qui régissent les eaux internationales, ou territoriales s’il s’agit d’accords bilatéraux. Ex : l'Osparcom.

4. Les multinationales, pour finir, prospectent et produisent, capitalisent et emmagasinent des hydrocarbures, principalement du pétrole et du gaz. Elles possèdent des parts dans différents gisements qu’elles ne contrôlent pas forcément. Elles sont souvent capables de faire pression sur les États. Durant le premier tiers de ce siècle, le monde pétrolier semblait contrôlé par les sept plus grandes d’entre elles, connues sous le nom des sept sœurs : Exxon, Shell, Mobil, British Petroleum, Texaco, Chevron et Gulf. Aujourd’hui elles ont plus ou moins fusionné, et l’on parle de majors, et même de super-majors : Exxon Mobil, RD Shell Group, BPAmocoArco, TotalFinaElf.

 

Plan mezzanine

 

Quelles pollutions ?

Dans son ouvrage Marine Pollution, Clarck étudie les interactions d’une plate-forme avec son milieu, et énumère les différents types de pollution que peuvent produire les installations pétrolières : rejets de métaux lourds toxiques, sédimentation des particules lourdes issues du forage, dépôts des particules légères entraînées par les courants, présence physique gênant la navigation ainsi que la pêche et modifiant les courants, turbulences et le relief (Clark, 2001). Il examine d’autre part les mécanismes d’un blow-out (éruption), les problèmes de marée noire ainsi que la pollution par les boues de forage.

À l’heure actuelle 40 % de la pollution par hydrocarbures proviennent des exploitations pétrolifères, chiffre qui diminue nettement lorsque l’on reste dans le cadre légal et que les conditions de sécurité sont respectées. Cependant ce qui semble évident en théorie, l’est beaucoup moins en pratique, témoins les récentes marées noires et nombreuses éruptions, dont ont été victimes les différentes zones d’exploitation ou de passage. Les marées noires ne concernent pas directement les plates-formes. En revanche l’éruption, aussi appelée blow-out, est un accident fréquent sur une plate-forme pétrolière, qui a souvent coûté de nombreuses vies : lorsque l’on fore un puits, il faut d’abord percer la roche imperméable pour atteindre la poche d’hydrocarbure, généralement constituée par une roche piège telle que le sable. Une fois atteint, l’hydrocarbure qui se trouvait sous pression jaillit dans les risers (les conduites qui remontent le pétrole vers le derrick). Afin de maintenir la pression dans le puits, on réinjecte une partie des boues et de l’eau qui ont été séparées de l’hydrocarbure. Il faut donc qu’un certain équilibre se mette en place entre la pression de production et la pression de l’injection. Si la pression monte dans les risers et que la plate-forme ne peut plus contrôler le débit, il se produit un blow-out, phénomène comparable à un tuyau d’arrosage qui se détache du robinet : l'hydrocarbure se répand alors en nappe tout autour de sa source.

Le site : Hutton

Une plate-forme à ancrages tendus

Le gisement pétrolier Hutton est situé dans le block n°211/27,28 à environ 160 km au nord-est des Îles Shetland, dans les eaux territoriales britanniques. La plupart des gisements de cette zone se situent au niveau du 62e parallèle qui passe au milieu de la partie septentrionale de la Mer du Nord, à la limite du partage des eaux entre la Grande Bretagne et la Norvège. Cette limite a joué un rôle très important lors du partage des gisements. Découvert en 1973 par Conoco/Gulf/NCB, le gisement Hutton fut mis en exploitation par deux plates-formes de production : la première, nord-ouest Hutton, dont Greenpeace nous apprend qu’elle devrait subir un toppling, est une structure fixe type charpente métallique sans grand intérêt ; c’est à la seconde qui nous intéresse : la TLP Hutton (ces initiales sont celles que l’on utilise couramment pour désigner une tension leg platform, c’est à dire une plate-forme à ancrages tendus).

 

Hutton

 

Elle se trouve être, elle aussi, en cours de démantèlement, comme nous l’explique son site internet www.hutton-tlp.com [NdA : Depuis la rédaction de ce mémoire la TLP a été démantelée et vendue en pièces détachées. Le site internet cité n'existe plus.] En production depuis 1984, l’exploitation a été suspendue en mai 2001 pour une vérification des pipelines. Ils s’avérèrent trop chers à réparer ou à remplacer pour la quantité de pétrole exploitable restante dans les puits. L’arrêt de production fut donc décidé. Cependant cette plate-forme a été dessinée pour une durée de vie minimum de 25 ans et pourrait flotter à nouveau pour intervenir dans des profondeurs allant de 100 à 1000 mètres.

Inventaire

Une TLP se distingue d’une plate-forme à ossature métallique par son infrastructure : une coque semi-submersible flottante maintenue par des jambes de tension (tension legs), qui sont au nombre de seize dans le cas de Hutton. Cette coque est couplée (mating) à l’autre partie importante de la plate-forme : le pont (généralement appelé deck). La masse de la TLP peut varier de 46 500 à 55 000 tonnes en temps normal, mais atteint jusqu’à 61 580 tonnes lors de son déplacement, quand la tension des jambes ne s’exerce pas.

Les superstructures

Deux niveaux principaux tiennent dans la structure du pont : le pont inférieur ou principal et le pont supérieur ou extérieur. Le pont principal est subdivisé en deux aires, nord et sud sur le site, aussi appelées baies. Des ponts en mezzanine contiennent les équipements de service. Sur le pont supérieur se trouvent les modules externes : le derrick de forage, les grues de levage, le générateur d’énergie, le logement, l’héliport et la torchère.

Les quartiers résidentiels sont logés dans un double module de tôle participante de 74 m de long par 24 m de large sur 7,25 m de haut, soit deux étages. Il est donc question de 3 550 m² de surface habitable. Une enveloppe de tôle équipée de raidisseurs, désignée par le terme anglais stressed skin, enrobe une charpente métallique intérieure. Ce module fournit tout le confort nécessaire à un équipage qui peut rester en place parfois pendant un an. La première partie abrite une cabine d’une personne pour le directeur de l’installation et 108 cabines doubles pour le reste de l’équipage. On y trouve aussi : un solarium, un sauna, une buanderie, un atelier, une chambre noire, des téléphones, de nombreux rangements et même un cabinet de toilette pour les dames. La deuxième partie comporte tout le complexe de restauration, une dizaine de bureaux, deux salles vidéo, une salle de jeux, un cinéma, une salle de musique, l’infirmerie, la réception, une salle radio et l’administration. Le nombre de personnes présentes sur la plate-forme varie en fonction de son activité. Toutefois un minimum de quarante personnes est nécessaire pour la maintenance.

 

maquette projet

 

La vie sur une plate-forme

Ceux qui ont vu Breaking the waves peuvent se faire une image relativement juste de l’ambiance qui règne sur une installation de la Mer du nord. La vie d’une plate-forme pourrait être comparée à celle d’un familistère de Guise qu’on aurait déplacé au milieu du Sahara. L’organisation de toutes les activités est une machine parfaitement réglée à laquelle tout le monde est soumis, car c’est la survie du groupe qui en dépend. Ceci est d’autant plus vrai dans le cas des TLP, où l’équipe de maintenance doit contrôler en permanence la stabilité de l’installation. Comparable en un certain sens au monastère de la Tourette, la vie offshore comporte donc un aspect très communautariste. La place réservée à l’espace individuel y est en effet minimum. Les cabines sont doubles et la plupart d’entre elles n’ont pas de fenêtres. Leur agencement est très répétitif. Au contraire les lieux de restauration et de détente sont toujours très vastes et confortables. Cependant les professionnels de l'offshore sont nombreux à apprécier le métier pour l’aventure.

Mobilité, souplesse, ouverture d’esprit, goût des voyages sont les qualités principales de ce personnel surpayé (de 30 à 40 % de plus que la norme), mais taillable et corvéable à merci. Le pire est en général pour les conjoints qui acceptent de suivre et d’abandonner leurs propres activités. Rares sont celles qui veulent bien accompagner l’être aimé pour un long séjour au sein d’un monastère marin. Car si l’émancipation des femmes est un fait certain à terre, elle reste à prouver dans l’environnement offshore, qui demeure un milieu à risques. Sur Alwyn-North, la présence féminine se fait rare : en 1991, elles ne sont que sept sur un total de plus de deux cents personnes, toutes travaillant à des tâches d’intendance, sauf une jeune femme écossaise exerçant comme ingénieur de forage (Menanteau, in Le Monde, 9 octobre 1991). Les cabines, à deux lits, sont les même pour tous. En général les hommes restent seuls durant leurs séjours, mais dans certains cas, la présence des conjoints est permise.

Recherche d’un programme

Le concepteur démiurge

Après le second sommet mondial du développement durable à Johannesburg, nous continuons de créer des machines de plus en plus puissantes afin d’exploiter encore plus vite et en plus grande quantité, les ressources déjà très amoindries de la planète, qu’il s’agisse de biomasse ou d’énergies fossiles. Les multinationales abandonnent leurs anciens joujoux à la législation des États ou organisations internationales, leur préférant de loin les carrosseries de nouveaux engins plus attrayants parce que sans lois. En effet « l’histoire vient juste de s’écraser contre le mur du temps » (Virilio, 1996). En matière de technologies nouvelles, tout est pratiquement permis puisque les interdictions naissent ensuite des inventions ! Dans ces conditions, pourquoi celui qui se nomme lui-même concepteur, se tournerait-il vers le monde de « la récup » prôné par des écolos attardés, alors qu’il a devant lui un univers quasiment infini dont les seules bornes sont celles de son imagination ? « Surhommes, hommes d’exception, génies, géants, demi- dieux, « hommes trop forts pour leur milieu social », écrivait Nietzsche à Strindberg, cet autre précurseur oublié de l’expressionnisme allemand » (Virilio, 2002, p17).

Un projet mégalomane

Ici il convient de présenter un concepteur d’outre-Atlantique, affligé du syndrome de souveraineté du Moi […] Son architecture, très organique, semble directement inspirée de l’art nouveau, bien qu’elle n’en fasse mention nulle part... Son site électronique […] nous livre d’autre part la solution aux inquiétants problèmes de société et d’écologie : le projet Nexus, une ville marine flottante et mobile, dont voici quelques chiffres : moyennant un investissement de 200 000 USD par tête, 50 000 personnes pourront accéder au nouvel Éden, d’une surface de 22 km² (7,5 km de long par 4 km de large) ; un projet de 10 milliards USD donc, avec son propre gouvernement et ses propres lois. S’agirait-il d’une terre promise pour un peuple d’élus délivrés du monde décadent de la globalisation par un sauveur qui aurait reçu la connaissance ? (Toutefois il n’est plus question d’être sauvé des eaux mais de se sauver par l’eau...)

L’intérêt de nexus

Nexus est le projet mégalomane d’un concepteur aux ambitions de démiurge. Il représente plus une échappatoire simpliste qu’une véritable solution. Toutefois ce projet a le mérite de proposer une réponse à de nombreuses questions actuelles, notamment d’ordre environnemental. D’abord il traduit une préoccupation légitime face aux problèmes de surpopulation, de pollution ou de disparition des ressources biologiques et énergétiques. Ensuite il développe de nombreux aspects constructifs qu’il convient de remarquer : c’est une approche qui se tourne vers la mer, utilisant une infrastructure permettant le développement d’un mode de vie avec la structure sous-jacente de l’énergie. Enfin, les concepteurs, très pragmatiques, proposent une longue liste détaillée d’intentions à réaliser dans le cadre du projet. Elles ont parfois déjà fait l’objet de nombreuses études. Dans d’autres cas ce sont des propositions totalement utopiques. Elles paraissent toutefois être des sources de programme pour de nombreux projets. J’ai en notamment retenu un certain nombre que j’ai regroupé par affinités :

1. Apprendre plus à propos de l’océan, développer des techniques qui permettent de mieux l’explorer, comprendre ce que signifie vivre sur et sous la mer.

2. Développement des techniques d’exploitation des ressources biologiques, telles que l’élevage de poissons et l’agriculture marine.

3. Développement des techniques de distillation et d’épuration de l’eau de mer.

4. Production de ressources énergétiques renouvelables telles que le solaire, le géothermique, l’éolien ou l’énergie des marées. Développement de techniques de conservation de l’énergie thermale océanique et de l’énergie des vagues.

5. Exploration et exploitation des ressources minières, pétrolières et gazeuses du fond marin.

6. Développement d’une industrie chimique à partir des algues et des déchets, pour la production d’engrais organiques.

Concrètement ces intentions correspondent à des profils de réalisations : centre de recherche océanologique, pisciculture inshore et offshore, agriculture sous-marine, station d’épuration ou de filtration, centrale de production énergétique, centrale électrique, centre de recherche sur les énergies de la mer, centre de retraitement des déchets... Il est important de noter que ces divers programmes ne s’excluent pas les uns les autres. Comme nous l’avons remarqué précédemment, une mixité serait bénéfique, tant pour des raisons financières que pour des raisons d’usage.

Déplacement

Description

Le Rockall Bank est un talus continental s’engageant dans l’atlantique nord. La partie ouest de ce talus est située à environ 700 km au nord ouest des côtes irlandaises et à 500 km au sud des côtes islandaises : ce sont donc 380 milles nautiques depuis les aéroports de Shannon ou de Knock en Irlande, qu’un hélicoptère de transport parcourrait en 2h30 environ. La région subit des vents dominants d'ouest-sud-ouest atteignant fréquemment force 8 sur l’échelle de Beaufort au mois de janvier. L’emplacement visé pour l’accrochage des fondations est une montagne sous-marine à 59° de latitude nord et 17°30’ de longitude ouest (méridien de Greenwich) dont le sommet se trouve à une altitude de –650 m.

Programme

Centre de recherche pluridisciplinaire

Le centre abrite des laboratoires adaptés aux besoins de différentes branches scientifiques présentent sur l’installation : biologie marine, océanologie physique et chimique, climatologie, géophysique (géologie, sismologie, tectonique des plaques, reliefs sous-marins, activité volcanique). L’un des départements sert à l’étude de l’écologie des systèmes aquatiques) il travaille en étroite collaboration avec le cabinet d’étude chargé de l’expérimentation de systèmes aquacoles offshore, des méthodes de surveillance et de prévision d’évolution de l’élevage. Des cycles de formation dans le domaine de l’aquaculture doivent être possibles. Un secrétariat général, doté de tous les moyens de communication nécessaires, permet la gestion administrative.

Auditorium.

L’auditorium est un lieu polyvalent : tant pour le centre de recherche en particulier, que pour la population de la plate-forme en général. Il peut accueillir des symposiums, permettre la projection de films, servir de lieu de rassemblement, et le cas échéant faciliter la prestation de petits spectacles.

 

croquis audiorium

Énergies

L’installation est capable de subvenir à ses propres besoins énergétiques. Pour cela elle peut faire appel à divers dispositif énergétiques :

1. Des éoliennes de types Windside, à axe vertical, aux caractéristiques spécifiques du plein offshore, et totalisant une capacité de l’ordre du demi mégawatt.

2. Des panneaux de cellules photovoltaïques de 100 à 130 W/m², totalisant une capacité de l’ordre du demi-mégawatt.

3. Des dispositifs utilisant l’énergie solaire passive, tels que la serre ou le mur trombe.

4. Enfin, des réservoirs de carburant situés dans les colonnes, ainsi que les générateurs de puissance existants sont conservés comme système d’appoint.

Logements

Une fois reconvertie, la plate-forme doit totaliser une population moyenne d’environ 190. Cependant, les scientifiques de passage, les étudiants en stage et les symposiums pourraient aisément faire passer ce total à 220 personnes. On considérera donc ce chiffre comme la capacité maximum de logements à prévoir, répartis comme suit :

· 25 % de cabines triples de 30 m², équipées d’une douche et d’un lavabo, disposant de baignoires et de WC à proximité.

· 10 % de cabines doubles de 18 m², équipées d’une douche, d’un WC et d’un lavabo, destinées aux couples,

· 45 % de cabines simples de 9 m², équipées d’une douche, d’un WC et d’un lavabo,

· 20 % de cabines dites «confort» de 15 m², équipées d’une douche, d’un WC et d’un lavabo, permettant plus de flexibilité quant à l’usage.

Cabine simple

Imaginaire du projet

Habitat korowai, Indonésie, construction vernaculaire, 24 m² en moyenne. Les Korowais vivent ensemble en petits groupes familiaux dans des cabanes arboricoles. Ces habitations peuvent se percher jusqu’à des hauteurs atteignant 50 m dans certains cas. Cependant il s’agit là de cas inhabituels, lorsque le milieu est très hostile. En général la hauteur moyenne se situe entre 6 et 25 m. L’arbre qui est utilisé à la fois pour la construction et comme support est le sagoutier, un palmier géant d’Indonésie. Du gîte à l’alimentation, cet arbre est toute leur vie : ils boivent sa sève, font une farine de sa moelle, fabriquent leurs outils dans son bois et se parent de ses épines : suspendue entre ciel et terre, son architecture n’a qu’une raison d’être : assurer la survie des hommes face à la nature.

Un(plug), immeuble de bureaux pour EDF à la Défense, R & sie, 2000, 10 000 m². Évaluée à 52 millions EUR, cette commande du département de recherche de la compagnie publique d’électricité a pour but de mettre en place un bâtiment qui tire son énergie principalement de la source solaire, se déconnectant ainsi totalement des réseaux et du sol urbain, et gagnant par là une totale indépendance. La réalisation utilise le modèle générique des immeubles de bureaux sur lequel elle fait intervenir le concept de déformation de la façade réactive qui répond au contact des énergies renouvelables : pilosité de la façade pour les récepteurs thermique, inflammation de la membrane vitrée pour les cellules photoélectriques.

Refuge pour les week-ends, près d'Aalst, Belgique, Eugeen Liebaut, 1987-1988. Reconstruit à l’emplacement d’un ancien cottage en ruines, une nouvelle construction, a été érigée sur des jambes métalliques d’un mètre de haut, éliminant ainsi les problèmes de remontée d’humidité, une des causes de détérioration de la construction antérieure. L’unique accès au refuge se fait par deux grandes portes doubles, situées chacune à l’opposé sur les côtés de la longueur, et facilitant de cette façon la proximité de la nature. Une fois les portes closes, l’espace se referme sur lui-même devenant la cellule protectrice qui constitue le refuge. Une lumière zénithale passe à travers par un petit dôme transparent qui sert aussi de poste d’observation de la nature ambiante.

 

plan bulle

 

Dune (Herbert, 1965) : comparable à une île très lointaine, l’installation offshore est en réalité plus proche de la station orbitale que de la terre inconnue. Son insularité l’isole d’une certaine façon du reste du monde, mais ses habitants ne sont en rien de naufragés. Ils ressemblent plus aux freemen de Franck Herbert qu’aux doux personnages de Paul et Virginie. En revanche même si la principale qualité de l’infrastructure utilisée est d’être déménageable, la question de la colonisation du territoire marin et de son impact reste posée. Il s’agit d’un satellite du monde habitable. Si ce projet consiste à connecter un organisme artificiel sur un milieu naturel, il opère aussi une déconnexion physique, sociale et énergétique d’avec le reste du monde. Les habitants du lieu seront donc comme ces astronautes, dont les seules liaisons avec la terre se font par les télécommunications.

Contagion : du latin con-tanguer qui signifie toucher. Dans un lieu où l’activité humaine est à l’étroit, les domaines d’intervention doivent nécessairement se toucher, provoquant ainsi des contagions d’une sphère à une autre. Un centre d’investigation pluridisciplinaire devient de cette façon un véritable laboratoire pour la connaissance. Mais la contagion ne doit pas s’arrêter au premier degré du contact : au delà d’une communication interdisciplinaire, le projet peut être un terrain de rencontre entre des industriels de l’aquaculture, des professionnels de l’offshore et des spécialistes de la recherche océanique.

Hybride : que ce soit à travers la mixité des usages, la diversité des matériaux utilisés ou dans son essence même, le projet doit procéder d’une hybridation. Les espaces ne veulent appartenir entièrement ni à l’imaginaire industriel ni à l’organique, sinon simultanément aux deux. L’œuvre doit être croisement, mélange, amalgame composite : un cyborg à l’intersection du machiniste et du biologique. Le terme hybride nous vient du latin ibrida qui signifie sang-mêlé. Mais contrairement à d’autres langues latines, le français hybride s’est altéré sous l’influence du grec hubris, signifiant violence. La légitimité de cette altération - lourde de sens - se pose donc aussi en quelque sorte pour le projet : l’installation offshore peut-elle être réellement non- violente pour le milieu ?

Membrane : une membrane protectrice devrait gérer les échanges entre les milieux intérieur et  extérieur grâce à une certaine perméabilité à l’air, à l’eau, à la lumière. Jouant des rôles différents suivant son emplacement, elle serait tantôt enveloppe protectrice souple, filtre, tégument raidisseur, seconde peau, pellicule ou film stratifié... Rappelons que le pont et les mezzanines de Hutton étaient maintenus sous pression afin d’éviter les appels d’air vers l’intérieur qui faciliteraient une explosion.

 

croquis enveloppe interieur

 

Trace : une plate-forme offshore reconvertie demeure une trace de la production pétrolière passée. En effet le concepteur ne repart jamais de zéro, même lorsqu’il croit faire table rase. Chacun de nous est marqué par sa culture et son environnement. À chaque époque sa machine, et à chaque machine son énergie : la locomotive et le charbon, la voiture et l’essence, l’ordinateur et l’électricité. Mais si les hydrocarbures furent une source d’énergie pour la voiture ou le chauffage, elles furent aussi une matière première pour les matériaux plastiques : des meubles aux vêtements en passant par tous les types d’emballage, le pétrole fait parti de notre mémoire. À l’origine des conflits entre nations, des crises économiques, l’or noir est aussi à l’origine de nouvelles explorations et de nouvelles sciences et de nouvelles connaissances : c’est un élément clef de l’histoire du siècle dernier dont les installations de production sont une trace des plus imposantes.

Ouvrages référencés :

Monographies

Anink D., Boonstra C., Mak J., Handbook of sustainable building, Londres, James & James, 1996.

Clark R. B., Marine pollution, Oxford, 5ème édition, Oxford University Press, 2001.

Le Corbusier, Urbanisme, Paris, Flammarion, 1994. Première édition : Paris, éd. Grès et Cie, 1925.

Paquet T., Le Familistère de Godin à Guise : habiter l’utopie, Paris, éditions de la villette, collection Penser l’espace, 1982.

Quénelle A, Offshore ? Vous avez dit offshore ? Polycopié Totalfina-Elf destiné à différentes grandes écoles : Centrale, ENSPM, ESTP, ESSA, EPF, CHEC, EMPC, ESAG, ENSAM Angers et Navale Brest, Paris, 2001.

Rossi A., L’Architecture de la ville, Paris, éd. L’Équerre, 1981.

Virilio P., Ce qui arrive, Paris, Galilée, 2002.

Virilio P., La Bombe informatique, Paris, Galilée, 1998.

Virilio P., Un paysage d’événements, Paris, Galilée, 1996.

Articles

Béguin F., « Plataformas offshore : el sexto continente », in Arquitectura y energia, 2G n°18, Barcelona, Gustavo Gili, 2nd trimestre 2001, p122-127.

Bell N., Smith J., « Coral growing on north sea oil rigs », in Nature n°402, 9 décembre 1999.

Carroll B. T., « Seeing cyberspace : the electrical infrastructure is architecture », in Arquitectura y energia, 2G n°18, Barcelona, Gustavo Gili, 2nd trimestre 2001, p128-143.

Ellers F., « Les Nouvelles plates-formes pétrolières offshore », in Pour la science (édition française du Scientific American), n° 56, juin 1982, p 96-104.

Jakob M., « Conversación con Paul Virilio », in Arquitectura y energia, 2g n°18, Barcelona, Gustavo Gili, 2nd trimestre 2001, p4-7.

Jakob M., « Arquitectura y energía o la historia de una presencia invisible », in Arquitectura y energia, 2G n°18, Barcelona, Gustavo Gili, 2nd trimestre 2001, p8-30.

Périodiques

(La) Recherche, « La Mer », Paris, Société d’Éditions Scientifiques juillet/août 2002, n°355 (numéro spécial).

Renewable energy world, Londres, James & James (science publishers), mars-avril 2002, nov.-déc. 2002 et jan.-fév. 2003.

Sites Web

Hutton TLP, 2003, page d'accueil disponible en ligne sur : <http://www.hutton-tlp.com/>. [dernière visite le 10 03 2003]

Nexus : mobile floating sea city, Tsui design research inc., 2001, disponible en ligne sur : <http://www.ltdrinc.com/nexus.html> [visité le 04 03 2002]

 Windside Wind Turbine, disponible en ligne sur : <http://www.windside.com> [visité le 11 11 2002]